Béni ou le Paradis Privé
Noël en France et dans la famille de Béni

Wir beziehen uns auf die Romanausgabe Point Virgule, Seuil 1989. Die Seitenangaben entsprechen dieser Ausgabe.


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"Noël et son père barbune sont jamais rentrés chez nous,
et pourtant Dieu sait si nous sommes hospitaliers!
Jamais de sapin-roi-des-forêts devant la cheminée,
de lumières multicolores et d'étoiles scintillantes
qui éclaboussent les yeux des enfants, encore moins
de crèche avec des petits Jésus et des moutons en chocolat.
Rien du tout. Et tout ça parce que notre chef à nous c'est Mohamed.
Dans son bouquin, il n'avait pas prévu le coup du sapin et
des cadeaux du 25 décembre. Un oubli comme celui-là ne se
pardonne pas facilement. On aurait presque envie de changer
de chef, du coup, pour faute professionnelle !
Alors, oubligi, pour faire comme tout le monde, mon père ne
voulait pas entendre parler du Noël des chrétiens. Il disait que
nous avions nos fêtes à nous: il fallait toujours en être fier.
Mais les fêtes des Arabes n'étaient pas spécialement célébrées
pour les enfants, à part celle où tous les petits se font découper
un morceau de leur quéquette. Mais c'est pas fait pour rire.
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Heureusement, il y avait le comité d'entreprise de mon père
qui pensait à nous chaque année. Dans l'entreprise qui avait eu
la gentillesse de l'embaucher, on pensait beaucoup aux enfants
des employés et, pendant le mois de décembre, les patrons
organisaient une fête, la fête de l'arbre de Noël. Comme elle
avait lieu dans le centre de Lyon, place Guichard, nous disions
que c'était la fête de la place Guichard.
Quelques jours avant le grand gala, mon père ramenait à la maison
les bons de jouets à échanger pendant la fête. Il y en avait un pour
chacun. C'était le plus grand moment de l'année, celui où, avec
mes frères et mes soeurs, nous nous sentions vraiment proches
des Français. De leurs bons côtés.
Nous nous rendions au gala surtout pour récupérer les jouets et
un peu pour assister à la fête, voir les magiciens, les clowns et rire
des jeux sur la scène.
Cette année-là avait été particulière. Lyon était recouvert d'un
épais burnous de neige comme il n'y en avait jamais eu auparavant
sur la ville. La nuit froide de l'hiver était tombée très tôt et nous
n'avions pas les chaussures qu'il fallait pour marcher sur le coton
craquant. Nous nous sommes envoyé quelques boules de neige et
Abboué nous a ordonné d'arrêter tout de suite à cause du froid.
Nous avons beaucoup marché, parfois sur les trottoirs, parfois au
beau milieu de la chaussée, car on ne pouvait plus rien distinguer
par terre. Les automobilistes non plus. Ils roulaient tous au ralenti
comme s'ils n'étaient pas pressés ce soir-là. Devant eux, montés
sur un camion de la Ville de Lyon, des
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travailleurs jetaient de larges pelletées de sel sur les routes. Il faisait
nuit mais on voyait bien que c'etait tous des Arabes. "Salam oua
rlikhoum!" leur a dit mon père lorsque nous les avons croisés.
"Oua rlikhoum el salam!"
Nous sommes parvenus devant la Bourse du travail. Juste à l'heure.
Des gens, pas très nombreux, se pressaient à l'entrée. Nous avons
fait une petite queue devant le guichet puis nous sommes entrés
dans l'immense salle à peine éclairée par une lumière tamisée.
Dans un angle de la scène, un immense sapin ensoleillé de guirlandes
trônait devant le public comme dans sa forêt natale. Il avait pris ses
aises, s'allumait et s'éteignait sans arrêt, illuminant par intervalles
réguliers le monsieur qui faisait l'animation à ses pieds. Petit homme,
il parlait, bougeait tellement avec des gestes si amples que je ne
regardais que lui depuis que nous nous étions installés sur les sièges
durs qui faisaient mal au derrière.
La salle était pleine à craquer. Des enfants s'agitaient partout. Ils ne
tenaient pas en place, allaient et venaient en piallant dans les allées
qui séparaient les bancs. A un moment, j'ai voulu moi aussi me lever
pour aller me promener au milieu de la foule.
-Où tu vas? Tu restes là! a questionné et répondu mon père.
-Il veut jamais faire comme les autres çui-là!
a commenté mon frère Nordine.
Je me suis sagement recalé sur mon siège et j'ai regardé les gens assis
autour de nous. Bien sûr, tous
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les parents avaient amené leurs enfants avec eux. Ils étaient habillés
en dimanche. Tous.
Puis le monsieur de l'animation a commencé à parler dans le micro.
-Ça va bien les enfants? il a hurlé.
-Ouiii.! Ont dit tous les enfants.
Sauf nous. Moi j'étais placé en bout de rang. A ma gauche, il y avait
mon petit frère Ali, puis Nordine, puis Abboué, et derrière lui Naoual,
Kheira, ma mère et en bout de ligne notre soeur aînée Zhora. Je me
suis penché pour tous les voir en même temps et aucun n'esquissait
le moindre signe de plaisir, comme s'ils étaient tous paralysés de se
trouver là.
-Bien, bien? a demandé l'animateur.
-Ouiiiii.!
-Oui, j'ai alors dit pour mon compte personnel.
Et là toute la ligne familiale m'a regardé en rigolant.
Ensuite, le monsieur a expliqué le jeu qui allait commencer. Il allait
demander à l'orchestre déployé en éventail derrière lui de jouer un
air de musique, puis à tous les enfants de reconnaître le titre de la
chanson. Celui qui trouvait la réponse recevait un cadeau tout neuf,
choisi parmi ceux qui jonchaient les pieds du sapin, plus un paquet
de papillotes, en chocolat, et avec des pétards dedans. Le sang est
monté dans ma tête. Je me suis installé en tailleur sur le siège pour
mieux voir.
L'orchestre a commencé à jouer. Plein d'hommes debout glissaient
leurs archets sur des violons luisants et un autre appuyait sur son
accordéon en souriant au rythme de ses accords.
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Au bout de trente secondes, l'animateur a fait: "Stop!", puis à la salle:
"Alors?"
La tension augmenta d'un coup sec. Tout s'accélérait autour de moi.
Les parents se penchaient sur leurs enfants. Ils leur soufflaient les
réponses dans l'oreille. Je me suis retourné de tous les côtés, ils
faisaient tous la même chose. C'était de la triche. J'ai voulu aller les
dénoncer à l'animateur, mais j'avais un peu honte quand même, de
rapporter des choses aussi graves.
Les airs de musique étaient célèbres. Très connus du grand public
et du public des grands. Mon père et ma mère souriaient maintenant.
Ils ne comprenaient pas grand-chose à ce qui se disait sur scène, mais
ils avaient l'air surpris. Ils aimaient les clowns et les magiciens parce
qu'ils n'avaient pas besoin de comprendre le français pour apprécier,
et ma mère a même hurlé quand le magicien a découpé à la scie un
homme tout entier qui s'était allongé dans une grande boîte. Elle ne
pouvait plus regarder ce massacre. Même après lui avoir dit que c'était
une blague, elle n'était pas rassurée du tout. Elle a dit que le magicien
était un grand magicien. C'est surtout quand il a fait apparaître et
disparaître des lapins et des pigeons à volonté, à partir d'un mouchoir
rose, que mon père a commencé à dire sa surprise. Pour plaisanter, il a dit:
-I'pourrait pas nous faire sortir des moutons, non?
Nous avons tous éclaté de rire. Surtout mes soeurs, qui n'avaient pas
l'habitude de son humour. Hélas,
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il ne pouvait pas nous aider pour trouver des titres des airs de musique,
vu que dans sa jeunesse il n'était pas dans cette partie de la terre et qu'il
écoutait des chansons qui n'avaient rien à voir avec l'accordéon. Lui,
c'était plutôt la Gasba, le bendir et le chant du désert. Mais on ne lui
en voulait pas pour ça.
Pendant longtemps, mes frères et moi nous avons regardé tous les
enfants lever le doigt au ciel pour crier "Je sais! Je sais!" à en perdre
haleine. Beaucoup se levaient et couraient à toutes enjambées vers la
scène pour livrer les réponses, et quelques-uns ramenaient des cadeaux
de l'arbre de Noël à leurs parents, le visage radieux, de la fierté plein
la poitrine.
La salive dégoulinait sur mon menton. Nordine et Ali écarquillaient les
yeux comme des grenouilles. Devant nous, à quelques rangs, un enfant
venait de remporter la palme, grâce à ses parents intelligents. Ils avaient
trouvé le titre Petit Papa Noël chanté par Tino Rossi. Moi aussi je la
connaissais cette chanson. Mais je n'avais pas osé lever le doigt. Et
tranquillement, le gagneur d'à côté grignotait les délicieuses papillotes en
chocolat, et en plus il y avait des cakes au raisin dans le sac en plastique.
C'est eux que zieutaient mes frères.
A tous les enfants qui étaient assis sur la même rangée que lui, le petit
vainqueur a distribué des papillotes pour faire partager sa victoire,
sans doute sur les recommandations de ses parents. Ils étaient si bien élevés!
Mon père, qui regardait lui aussi attentivement, a remarqué la formidable
attention: "Voyez comme
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ils sont bien élevés les Français!" Et il a hoché la tête comme s'il était
dégoûté de la différence avec nous.
J'avais une de ces envies de me rapprocher du garçon! Histoire de goûter
un peu sa victoire au raisin, mais ça aurait fait mendiant. Alors j'ai mâché
dans ma bouche en imaginant. Puis j'ai continué à regarder vers la scène,
morose , penaud, les yeux gonflés de regrets. Pourquoi on connaît pas ces
chansons, nous? j'ai demandé au Bon Dieu, au cas où.
Puis tout à coup, l'orchestre a entamé un morceau très très connu. Ce n'est
pas moi qui le disait mais la dame juste devant moi qui était assise avec son
petit garçon rouquin sur les genoux. Ils étaient juste tous les deux, sans père,
et ils n'avaient pas l'air d'avoir beaucoup de sous, comme nous. Je ne sais pas
exactement pourquoi, mais ça se voyait. Elle lui chuchotait à l'oreille en
souriant avec discrétion pour faire come si elle ne trichait pas. Mais je n'étais
pas dupe. Je voyais bien. Et même que j'entendais parfaitement ce qu'elle
murmurait:"Vas-y, cours vite, dis-lui que c'est le Sang des cerises!"
En prononçant le titre, elle a vu que mes oreilles avaient capté l'information,
et elle piquait son fils avec les doigts pour qu'il se bouge plus vite que les
autres. J'ai baissé les yeux pour dire que mes oreilles étaient ailleurs.
Mais son garçon hésitait, il était tout recroquevillé sur lui-même, tandis que
là-bas sur la scène illuminée, l'animateur criait des "Alors? Alors?" qui
faisaient vibrer tout mon intérieur. Comment ne pas donner une information
lorsqu'on l'a! En une seconde, après avoir
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compris que le timide resterait cloué sur son siège, je me suis éjecté de ma
place sous l'oeil hébété de mes parents, frères et soeurs, j'ai levé le doigt
en même temps pendant que je courais à toute allure vers le sapin qui
m'attendait, les branches grandes ouvertes. Dans l'allée centrale, bien sûr,
d'autres gamins accouraient comme des fous, la réponse dans la bouche,
la bouche fermée. Nous nous sommes présentés à quatre ou cinq devant
le monsieur des cadeaux et il m'a désigné du doigt illico presto.
Direct, comme s'il n'avait vu que moi dans la cohue. La baraka!
-Monte sur la scène! il a dit.
J'ai écarté des mains les opposants à mon succès et je suis allé vers lui.
Ça faisait drôle de se retrouver là, devant des centaines de personnes
qu'on devinait seulement parce qu'elles étaient complètement invisibles.
En face de moi, c'était tout noir. Seuls les bruits se voyaient. J'avais un
peu peur. De près, le sapin m'apparaissait comme un géant qui allait me
tomber dessus, et les musiciens souriaient bizarrement.
-Alors toi, comment que tu t'appelles? a demandé au micro l'animateur,
en regardant la salle. Puis il me l'a mis devant ma bouche. Ça sentait
la cigarette.
-Oui, j'ai répondu.
-Comment tu t'appelles?
-Oui.
Bon, il n'a pas insisté. Il est passé aux questions plus intéressantes.
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-Oui, tu connais cet air de musique? S'il vous plaît messieurs, encore
une fois! il a fait à l'orchestre.
Tu parles! Quand ils ont eu fini de jouer, tous les enfants qui étaient
au pied de la scéne soufflaient la réponse pour montrer qu'eux aussi
la connaissaient. Fallait être sourd pour pas trouver. Ça me gênait.
J'avais la peur que le monsieur annule la question et qu'il m'en pose
une autre.
-Alors, tu connais?
-Oui.
-Tu peux le dire au micro?
-Oui.
-Dis-le.
-Le Sang des cerises!
Il a demandé si je pouvais répéter la réponse plus fort, en articulant
mieux que ça, soi-disant parce que les gens n'avaient pas entendu.
Mais, pas fou le petit, j'ai senti le piège. J'ai fait celui qui avait des
problémes de diction.
-Le ..ang des ...ises.
Alors là il avait l'air gêné à ma place. Il a laissé couler quelques
secondes puis s'est retourné vers la salle en reprenant le micro
pour sa propre bouche et il a demandé de l'aide pour son jugement.
-Qu'est-ce qu'on fait? On lui accorde la réponse ou non?
Les sales gamins d'en bas ont dit "Non, non", et ont continué à
maintenir le doigt en l'air, histoire de dire qu'ils étaient toujours présents
sur les listes, charognards avides de sang. Mais la salle a crié des
"Oui, oui" pleins d'espoir.
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L'homme s'est à nouveau retourné vers moi.
-Alors, mon petit...
Puis il s'est alourdi encore une fois.
-J'ai oublié ton prénom, tu vois c'est ça la vieillesse, on perd la mémoire...
J'ai maintenu mes positions. J'ai redit oui.
-Alors mon petit, à l'unanimité, la salle t'a accordé la réponse. Tout le monde
a reconnu le Temps des cerises. Tu gagnes un Circuit 24. Qu'est-ce qu'on
dit au Père Noël?
-Merci.
-Merci qui?
-Merci monsieur le Père Noël.
-Alors tout est prêt dans ta maison pour la fête de la semaine prochaine?
Le sapin, la crèche, les chaussures devant la cheminée?..
-Oui m'sieur, tout est prêt.
-C'est très bien, on va continuer, on te remercie pour le Temps des cerises
...au revoir.
La salle a applaudi comme un seul homme. Mon coeur gigotait dans sa cage
comme un lapin. Le monsieur s'est dirigé vers le pied du sapin pour prendre
un colis tout enveloppé de papier brillant rouge, et me l'a apporté. C'était
pour de vrai. Un Circuit 24 en chair et en os. J'ai dit:
-Merci, m'sieur.
Mais il a dit:
-Attends, attends un peu!
Ça y est, il allait me dire que j'avais volé la réponse. Mais il a poursuivi:
-J'allais oublier le paquet de papillotes en chocolat.
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Et moi aussi, à cause du choc de la victoire.
Je suis descendu de scène, me frayant un passage à travers les enfants
amers qui faisaient semblant d'être heureux pour moi. Je gardais le
Circuit 24 bien serré contre mon coeur et j'ai rejoint ma famille.
Mon père était fier:
-Toi, ça va, il a dit, je me fais pas de souci pour toi!
Les femmes n'on rien dit mais elles ont fait des sourires qui en disaient long
sur leur étonnement. Ali m'a demandé s'il pourrait jouer avec moi au
Circuit 24 et je lui ai laissé l'espoir. Mais le Nordine n'était pas content du tout.
-La prochaine fois que tu pars sans demander, ça va barder! il a fait.
Naturellement, je n'ai pas touché mot de l'endroit où j'avais pêché la réponse.
Tout le monde était tellement consterné que personne n'a cherché à savoir.
Et pourtant, je n'avais aucune chance de reconnaître le Sang des cerises vu
que je n'avais jamais entendu parler de cette chanson et mes parents non plus.
J'ai mis le circuit dans le sac de ma mère et je lui ai dit de le donner à personne
d'autre que moi. Puis j'ai ouvert le paquet de papillotes plein à ras bords. Il
pesait lourd dans les mains.
-Tu peux pas le garder pour quand on arrive à la maison, non! Gros sac!
a commenté Nordine.
-Abboué, je peux l'ouvrir? j'ai demandé.
-Oui, mais tu partages avec tes frères et soeurs. J'ai distribué un cake et une
papillote à chacun et j'ai dit à Nordine qu'il aurait sa part une fois rentré
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à la maison. Mais il ne l'entendait pas de cette mâchoire et j'ai dû changer
d'idée parce qu'il commençait à rougir d'une façon inquiétante.
-Heureusement qu'il est là le gros sac pour te gagner de quoi manger,
sinon t'aurais des plostes! j'ai fait remarquer.
Ma mère a mangé comme nous mais Abboué a dit non . J'ai compris qu'il
voulait qu'on garde toutes ces bonnes choses pour nous, alors je lui ai forcé
un peu la dent et il a pris un cake. Pour les papillotes, il a été catégorique:
-Il y a toujours de l'alcool dedans!
Nous avons tous mangé au ralenti pour mieux profiter de la saveur. Et tout
d'un coup, j'ai croisé le regard de la dame grâce à qui le Circuit 24 était dans
le sac de ma mère et les papillotes dans notre ventre. Elle faisait la tête.
Comme si je lui avais volé sa réponse. J'ai quand même eu un petit temps
de honte, mais c'était quand même pas ma faute si son petit il était pas malin.
Je me suis demandé un moment si ça valait le coup que je leur donne un peu
à manger, et puis finalement j'ai posé la question à mon père.
- Y'en a pas assez, il a dit tout simplement.
J'ai trouvé qu'il avait raison. Faut pas jouer les riches quand on n'a pas les moyens.
Nous avons terminé la fête dans la plus grande joie, en grignotant des papillotes
toutes les cinq minutes. J'ai gardé les pétards pour après. A la fin du gala, nous
sommes allés échanger les bons contre des jouets. J'ai eu droit à un Meccano,
Nordine à un
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garage, Ali à un petit avion, et les filles à des dînettes et à des poupées.
C'était pas bien-bien comme cadeaux mais on était quand même contents
parce que c'était gratuit.
Heureusement. Heureusement qu'il y avait le comité d'entreprise de mon
père, sinon nous n'aurions jamais vu la couleur d'un jouet à la maison.
Abboué avait horreur de ces objets qui coûtent une fortune, se cassent
comme de rien et qui, en plus, n'apportent rien à l'intelligence des enfants.
Chaque année, mes frères et moi nous faisions le forcing dans sa tête pour
réclamer le droit au traitement de tous les enfants. Nous voulions un Noël
à la maison. De temps en temps, il en avait marre de nos complaintes et il
craquait. Il achetait des cadeaux à profusion: chemises, pantalons pour
l'école et le dimanche, blouses, chaussures, et il enroulait tous ces présents
dans du papier journal pour faire plus joli. Nous étions obligés de faire
comme si nous étions heureux.
Mais ça ne pouvait pas aller comme ça tout le temps. J'étais le seul
à la baraque à insister que les choses changent."



Copyright 1997, Werner Kraft/Brigitte Miklitz Kraft>

Created: 2/13/97

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