Béni et ses copains se sont rendus à la discothèque Le Paradis Privé.
Béni y a donné rendez-vous à France. Il attend beaucoup de cette
rencontre avec France qu'il adore.( p.164 à p. 173)

p.164:.
"Nous nous approchons de la porte du Paradis et déjà je ne pense plus à mon
père qui a ouvert la fenêtre pour vérifier si j'ai pris le bus ou la voiture. Ce
soir il va m'attendre sans dormir, je vais rentrer et il va me taper pour que je ne recommence
plus à lui mentir. Mais mon corps sera blindé..
La foule avance avant nous. La musique noire américaine est projetée jusqu'à
nous dans de violents rythmes. Nous avons contourné un bâtiment pour
déboucher sur un escalier encombré par des jeunes. On fait la queue pour entrer
au Paradis! comme s'il n'y avait pas assez de place pour accueillir tous les croyants.(...)
p.165:
Ça n'avance pas. Une vingtaine de marches à gravir au total. En haut, une cabine en
verre, véritable tour de contrôle. Un homme est assis à l'intérieur.
Je le vois bien. Il encaisse le prix d'entrée affiché sur le mur, juste au-dessus de
l'épaule de l'autre monsieur, le videur, qui se tient debout devant la cabine. Ils portent
tous les deux de gros pulls en laine. Le videur a un pantalon qui moule ses fesses, les mains
croisées dans le dos et les jambes écartées. Son regard de faucon scrute
toute la montée d'escalier où nous sommes entassés. Parvenu plus
près de la cabine, une affichette me saute aux yeux: Tenue correcte exigée. Club
privé. Réservé aux membres adhérents..
Un Paradis privé: voilà la punition divine! Pour
p.166: .
entrer il fallait montrer patte blanche, afficher la preuve que durant son séjour sur terre on
s'était bien tenu. J'ai escaladé une marche de plus et j'ai senti le souffle de
l'inquiétude en pleine face. Devant moi, à trois mètres, deux
garçons dont l'un ressemblait beaucoup à mon frère Nordine sont
arrivés à la caisse. Ils ont parlé au caissier. Mais il a fait une mine
désolée en balançant la tête négative. Alors le videur
s'approche d'eux pour voir s'il peut être d'une quelconque utilité. Il regarde tout de
haut avec ses muscles tellement nourris qu'on dirait qu'ils veulent sortir de son corps.
Après le caissier, il s'adresse aux deux jeunes. Ils parlent eux aussi, puis finissent par
redescendre les escaliers que tout le monde monte.
Ils ne devaient pas avoir assez d'argent pour payer l'entrée. Trois mille, c'est quand
même pas rien. Ils étaient habillés avec beaucoup de goût,
pourtant. Des vêtements chers. Celui qui ressemble à Nordine avançait en
regardant où il mettait les pieds, et pestait en même temps. En passant devant moi,
la bouche déformée, il me dit:
-Y'a rien à faire, i'nous enculeront toujours! Et il disparaît.
-Malpoli! lance la jeune carpe que j'ai essayé de pêcher tout à l'heure.
Elle est carpe mais elle a du bon sens. Pourquoi ils sont malpolis, les jeunes qui n'ont pas assez
d'argent pour entrer au Paradis? Z'avaient qu'à bien se tenir avant! Après ils
payent la facture et ils regrettent. Mais c'est trop tard. Il faut toujours rester poli.
p.167:
Mais pourquoi le videur se met-il à me regarder droit dans les yeux? Il ne fixe que
moi. Mon ventre court à cause des contorsions. J'ai du mal à supporter. Il parle
de moi au caissier, à présent. Le caissier se met à m'ausculter du regard
lui aussi. Il fait: non. Un signe tranchant de la tête. Non . J'ai vu. Je me baisse pour
renouer le lacet imaginaire de mes mocassins d'hiver.
Je laisse plusieurs danseurs me doubler, Cauchemar et Marécage compris. Riton et Milou ont
disparu du paysage. Je n'ai pas la tenue correcte exigée. J'en suis sûr. Les yeux des
deux hommes le disent. Je n'ai même pas la carte de membre adhérent du club
privé. Je n'ai rien de ce qu'il faut pour être normal. Ni Cauchemar ni
Marécage ne devinent mon angoisse. D'ailleurs, le premier en me doublant, a fait une
plaisanterie: il croyait que je m'étais accroupi pour mieux voir les culottes des filles. Je ne
pouvais pas rester dans cette position jusqu'à l'aube. Alors je me suis redressé
juste au moment où mes deux compagnons payaient leur droit d'entrée, juste le
temps de les voir disparaître dans le flot des parfums et des couleurs. La musique les a
engloutis. Ils ne m'ont même pas attendu. Sans doute ont-ils pensé que j'allais
rentrer avec Milou ou Riton. J'escalade à nouveau les marches comme un prisonnier monte
sur le bûcher ou à la potence. Des pas lourds, décisifs. Ils ésonnent
fort dans ma tête. J'avance, propulsé par la pression des jeunes danseurs.
p.168:
qui me collent derrière et que les notes de musique font déjà se
trémousser. Le videur au pull à col roulé m'attend.

DEVOIR: -- Ecrivez la suite à cette scène. Imaginez aussi un dialogue entre le videur/caissier et Béni. -- Comparez votre suite avec le texte du livre.

Je le sais. Je le sens. Je ne le regarde pas. Faire comme si je n'ai rien remarqué
du tout. Mais ses yeux me brûlent les oreilles. Je dis au caissier que mes deux
copains sont déjà entrés dans la boîte. Il me redit qu'il est italien. Puis hausse
le ton. Je relève la tête vers le caissier devant qui je suis arrivé. Je plisse les yeux.
Tous les Asiatiques ont les yeux plissés. Un type aux yeux plissés, on peut le prendre
pour un Chinois ou quelque chose comme ça. C'est gentil tout plein un Chinois,
révérencieux, pas bagarreur pour un yen et ça a l'air si fragile. Qui craindrait
un bridé? Et un Hispano-Machin? Je pourrais aussi demander: "Ouné blace
sivoubli", ou "sioupli"! Mais je ne le sens pas. Le comédien doit sentir son rôle
à fond pour entrer dedans. Non, j'ai dit tout simplement: "Bonsoir, messieurs,
une place s'il vous plaît", et, tendant mes sous dans l'ouverture du guichet, j'y ai
même ajouté un petit sourire réservé normalement aux filles. Le caissier n'aime
pas les Asiatiques. Sa tête pue cette évidence. Le videur n'aime pas les gros.
Lui-même est un gros sac. De loin on dirait qu'il est musclé, mais de près son
overdose de graisse offusque. C'est rien qu'un gros tas. En me voyant, il a dû
revoir son enfance martyre dans les cours de récré où tous ses petits copains
se moquaient de lui et l'appelaient gros plein de soupe. Il a horreur de ces
souvenirs. Pas besoin d'avoir le BEPC pour comprendre ça. Il lance un pas
en avant vers moi. Ses mains sont
p.169:
toujours croisées dans le dos: Son visage gonflé brille de transpiration. Je ne
m'en préoccupe pas. Je demande au caissier une place, sans accent de Porto,
seulement celui de la Croix-Rousse. Il lève le doigt vers une des pancartes,
celle où la main d'un malin a écrit qu'il fallait obligatoirement être habillé en
dimanche pour entrer au Paradis, et là, j'ai senti France me glisser entre les
doigts, comme la roue avant de la mobylette de mon père a dérapé sur la
chaussée enneigée. La mort guette partout. Elle s'amuse parfois à faire des
croche-pieds. Pour avertir. Pour rire. Vite! Un rôle de comédien. Je fais celui
qui ne comprend pas la signification des choses évidentes.
-Y'a du monde ce soir! j'ai fait pour détourner l'attention.
Le videur s'en fout de mes commentaires.
-Vous avez votre carte de membre?
-Non.
-Désolé.
-Non mais c'est pas grave. Je la prends maintenant.
-Désolé..
-...Combien elle coûte?
-Désolé, j'ai dit.
-Pourquoi?
-On ne peut pas accepter de cotisation. C'est complet. Regardez le monde
qui attend derrière vous. Je regarde derrière moi. Le monde est là. Il pousse.
-Qu'est-ce que je fais alors? je fais en jouant la pitié.
p.170:
Il approche sa bouche vers moi.
-Tu sais, moi je suis italien, alors...
Puis il se tourne vers le client qui vient juste après moi, un jeune, l'air normal.
Il tend son billet de cinquante francs, dit bonsoir comme moi je l'ai dit et
le caissier lui rend vingt francs. Il m'a regardé dans les yeux. Comme on
regarde un accident de la route pour voir si les gens qui sont par terre sont
vraiment morts-morts ou seulement blessés. Je dis au caissier que mes deux
copains sont déjà entrés dans la boîte. Il me redit qu'il est italien. Puis hausse le ton.
-C'est un club privé j'te dis! Faut avoir la carte!
-Où est-ce que je peux l'avoir? Aidez-moi s'il vous plaît?
Silence de mort.
-Pourquoi le jeune qui vient d'entrer, vous lui avez pas demandé sa carte?
je demande naïvement.
Le caisssier fit un signe de la tête au videur qui s'approche de moi et place
son ventre graisseux sur le mien.
-Désolé. Fais-nous pas d'embrouille...
-Je suis étudiant, pas trim!
-Je m'en bats les couilles.
-J'ai mes copains à l'intérieur...
-Barrre-toi. Dernier avertissement.
Je n'avais jamais vu la méchanceté d'aussi près de toute ma vie.
-S'il vous plaît, vous pouvez pas les prévenir? C'est eux qui ont les clefs
de la voiture. Je suis venu avec eux.
p.171:
-P'tit gros, tu m'as énervé...
Mon coeur saigne de honte. J'ai peur qu'il me frappe. Tout d'un coup je deviens
peureux de la vie comme mon père. Je serre les poings mais il n'y a aucune force
dedans. C'est tout flasque. Le gros videur a posé ses deux pattes de brute sur
mes épaules et il a commencé à me pousser comme un arbre. J'ai pensé que les
téléspectateurs allaient me prendre pour un trim puisque je ne protestais pas.
Ça va, ça va! j'ai pu dire. J'ai réajusté mon vêtement pour crâner et j'ai pris
l'escalier en sens invers comme les deux de tout à l'heure. J'ai lancé mes yeux
dans l'immensité sombre du parking pour faire croire aux badauds que je cherchais
quelqu'un, que j'allais revenir dans un instant. Je ne suis pas n'importe qui...
Le videur ne me connaît pas, c'est pour ça...Quand il saura, il fera des excuses.
J'ai parlé pour moi. Puis j'ai siffloté. Pour la décontraction. Je suis allé dans un coin.
J'ai dit mille fois "enculé de votre mère" et tous les gros mots, les mots énormes,
les mots immenses qui se cachaient dans mes tiroirs de garçon respectueux sont
sortis comme du vomi de ma bouche. En crachant sur leur mère, je me suis juré
de revenir le lendemain pour mettre le feu à ce Paradis de merde. Le videur:
je le coincerais dans un coin avec tous mes copains et, personnellement, je le
chatouillerais avec une lame de rasoir. C'est drôle, je ne pleurais pas.
J'ai attendu dans un coin.
p.172:
J'ai fini par repérer Riton et Milou. Ils m'ont vu eux aussi.
-Qu'est-ce que tu fous là, tout seul? a demandé Riton.
Aussi sec, j'ai répondu que j'étais sur un coup fumant. Ce n'était pas faux.
Milou a demandé où étaient passés les autres "affreux". Je lui ai dit la vérité
avec un air naturel mais j'avais maintenant une envie inimaginable de pleurer.
J'ai trouvé au fond de mon honneur de quoi faire un clin d'oeil malicieux à Riton
et je l'ai prié de me prêter les clefs de sa voiture au cas où j'aurais besoin d'utiliser
la banquette arrière pour allonger nos deux corps.
-Les deux corps de qui? a questionné Milou.
-Tu fais pas le con, a dit Riton. Tu en mets pas partout!
-Tu me prends pour qui. Je sais viser. Tu restes là un moment, je vais ouvrir la caisse
en courant et je te rapporte les clefs dans une minute, d'ac'?
-D'ac'.
Il rit comme s'il était content pour moi. Et mon coeur se rétracte sur lui-même,
se solidifie, craquelle comme l'oued sucé jusqu'à sa dernière goutte d'eau par le soleil
qui a brûlé son lit.
-Tu te rends contre, a dit Milou à Riton, avec son air de puceau, il trompe çui-là!
-Tu te rends compte...j'ai corrigé pour remettre les choses à leur place
pour la énième fois.
-Casse pas les couilles.
-Bon, allez, faut que j'aille.
Je me suis éclipsé en courant de toutes mes forces
p.173:
en direction de la déesse et dans ma tête j'avais même une impression réelle
que France attendait mon retour sur la banquette arrière en se morfondant de plaisir.
Je me suis arrêté au bout de quelques pas de course dans le vide pour les regarder
émerger au sommet des escaliers du Paradis. Riton et son sourire ont passé
la frontière, sans visa. Milou et ses cheveux oxygénés également. J'ai marché
vers un coin sombre, à l'abri des regards, puis je me suis baissé pour ramasser
une boule de neige. Avec toutes mes forces je l'ai écrabouillée sur ma tête.
Comme si je faisais un shampooing aux oeufs. J'ai frotté avec l'énergie qui me
restait pour retrouver les bouclettes de mon cuir véritable. C'est là que j'ai aperçu
l'ombre. Elle m'a appelé:
-Béni! Béni! Allez, viens. résiste.
J'ai tout de suite compris. Je me suis redressé, j'ai pris mon élan sur deux ou trois
mètres et je me suis agrippé vigoureusement à son épaule. En un éclair nous nous
sommes envolés vers les étoiles, le Paradis de la lumière. En regardant derrière moi,
j'ai vu le videur et le caissier minuscules, minuscules, minuscules...

FIN


Copyright 1997, Werner Kraft/Brigitte Miklitz-Kraft>
Created: 2/13/97

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