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Rieux
et Rambert sur le bonheur
Rieux, le docteur:
Peu à peu il me faut admettre que vous avez raison dans votre impatience.
Vous avez raison à tenir à votre bonheur personnel. Mais
vous avez tort de me reprocher la recherche de l'héroisme. Non,
je ne suis pas un héros et je ne cherche pas à l'être.
Tout ce que je veux c'est bien faire mon métier. C'est plutôt
à l'honnêteté que je tiens, à la bonne volonté
et à la patience. Pourtant il m'est impossible de me contenter de
la recherche de mon bonheur indivduel. Je me soumets à l'abstraction,
au bien public. Vous devez me comprendre, je suis médecin.
Rambert, le
journaliste: Enfin, vous y êtes. Vous acceptez mon point de vue.
Dès le début j'ai essayé d'avoir votre compréhension
et votre soutien, cher docteur. Mais vous m'avez jugé fou. Qu'est-ce
qui vous a fait changer d'idée?
Rieux:
Vous ne me connaissez pas si bien. Permettez-moi de vous dire que je passe
pour un homme vigoureux et résistant. Hélas, les visites
des maldes me deviennent presque insupportables. Bien sûr que j'éprouve
leur détresse, elle me touche profondément. Pourtant cela
ne fait avancer personne et ne mène à rien. Je dois refouler
mes sentiments pour bien faire mon métier. Je suis réaliste
et pragmatique. C'est la voie que j'ai choisie pour combattre le fléau.
Néanmoins j'avoue que je crains parfois que la peste et la monotonie
de notre vie quotidienne ne changent plus jamais. Dans ces moments-là
l'indifférence s'empare de moi. Je suis tellement fatigué,
tellement las, vous n'en avez pas la moindre idée, mon cher ami.
Rambert:
Ecoutez, je m'adresse à vous parce qu'il me faut un mot de passe
pour quitter la ville. J'ai résisté seulement pour obtenir
votre permission de rejoindre ma maîtresse. Vous savez, toutes mes
actions sont guidées par l'amour. S'il vous plaît tenez compte
du fait que je ne suis pas d'Oran qu'est-ce que j'ai à foutre avec
votre intérêt général, cher docteur? Je veux
partir, mon amour est en jeu et je fais tout pour ne pas le perdre.
Rieux:
Selon moi l'intérêt individuel est important, j'apprécie
beaucoup que vous sachiez au moins ce que vous voulez. Mais que signifie
l'intérêt individuel, votre petit bonheur à vous, face
au fléau, face à la foule qui doit souffrir? N'êtes
-vous pas trop égoiste, mon cher? Le bien public ne se fait pas
du bonheur de chacun, vous vous trompez.
Rambert:
Vous vivez dans l'abstraction et m'empêchez de réaliser mon
bonheur. Vous ne voyez plus l'individu, docteur. Je vous entends raisonner
sans arrêt. Mais songez-vous une seule fois à moi, à
ma détresse, à mon coeur brisé? Je veux bien que vous
ayez du succès mais laissez-moi réaliser mes buts aussi.
Signez cette fiche pour que je puisse enfin partir. N'oubliez pas que suis
un étranger dans votre ville, c'est l'hasard qui m'a amené.
Où en est la justice dans tout cela, docteur?
| Rieux:
Dans un certain sens vous avez raison. Mais en même temps je suis
persuadé qu'il faut continuer à lutter contre la peste. Moi,
je mets au premier rang le bien public, ne croyez pas que je ne fasse pas
de sacrifices. Mais cette question est strictement personnelle et ne doit
pas vous regarder. Je dois demander la fermeture de la ville, la séparation
du monde extérieur, c'est la santé des gens qui est en jeu
et c'est avant tout leur santé qui me préoccupe. Il me paraît
trop facile et permettez-moi de le dire, trop naif de croire que la peste
ne vous concerne pas puisque vous n'êtes pas d'Oran. Elle nous concerne
tous. Franchement parlé mon cher, comment peut-on réaliser
son bonheur individuel lorsque la masse vit dans la misère? |
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Quant à votre
demande Rambert, je suis catégorique, je ne peux pas vous donner
le mot de passe. Je regrette indéfiniment, mais il faut absolument
qu'on respecte les règles de la quarantaine et je ne peux pas être
le premier à les rompre. Il ne m'est pas facile d'agir ainsi, croyez-moi,
mais ne me demandez pas de vous laisser partir, qui viendra demain pour
me demander une autre exception? Si vous partez quand même, je vous
souhaite une bonne réussite, à vous et à votre maîtresse.
Au revoir. |